À la rencontre du peuple ouïghour

Mes pérégrinations au Xinjiang m'ont permis, deux mois durant, de découvrir le peuple ouïghour et de partager un peu de la vie de ceux qui peuplent les flancs de la chaîne du Kun Lun. Cet écrit se veut un aperçu des us et coutumes de cette minorité chinoise ( bien différente du peuple Han), telles que j'ai pu les observer ou les vivre.

De prime abord, le faciès ouïghour n'a rien de ce que l'on peut imaginer du chinois traditionnel : pas d'yeux bridés ni de peau jaunie. Les gens sont plutôt grands et blancs de peau, si ce n'est le poids des ans qui courbe les silhouettes et le soleil qui burine les visages. Cheveux et yeux noirs intensifient leur regard, parfois dévorant, que certaines personnes soulignent d'une ligne de khôl noire qui rejoint les sourcils.

L'histoire de ce peuple converti à l'Islam entre le 10 et le 12ème siècle, autrefois peuple nomade des contrées est de la Turquie, est plutôt mouvementée. L'empire ouïghour, établi en Mongolie en 744, s'effondre en 840, décimé par les Kirghiz venus de l'Iénissei. Ce peuple migre alors sur les terres du Xinjiang, la région la plus à l'ouest de la vaste Chine, où ils se sédentarisent dans les oasis pour développer une civilisation particulièrement brillante. Plus de 7 600 00 y vivent aujourd'hui, beaucoup paysans des villages ou villes qui encerclent le Taklamakan, vaste désert de sable, poursuivant les traditions d'agriculture irriguée de leurs ancêtres. Une minorité nomadise de vastes troupeaux (souvent entre 300 et 700 têtes) dans les montagnes de l'Altaï, des Monts Célestes ou du Kun Lun.

Leur langue s'inclut dans le groupe altaïque, de famille turque, l'alphabet étant arabique. L'ouïghour se lit en effet à l'envers de nos habitudes et un livre se commence ici à notre fin ! Particulièrement expressive, cette langue est chargée d'intonations longues et montantes qui la rendent particulièrement agréable et amusante à entendre.

Leur histoire actuelle n'est toutefois pas en reste, marquée par des mouvements de rébellion contre la politique de colonisation des Hans. On parle de répression parfois sévère : emprisonnement, torture, exécutions des séparatistes ouïghours... Mais je n'imagine guère la Chine céder un cm² de cette terre riche en pétrole (peut-être plus de 8 milliards de tonnes de réserve) et minerai (or, argent, cuivre, plomb, amiante...). Je n'ai toutefois assisté à aucune émeute ou animosité, tout au plus quelques réflexions de personnes âgées qui constatent que la population Han des villes augmente fortement. Et bien souvent un sentiment de cohabitation pacifique plus que de véritable échange culturel. De plus, le gouvernement chinois se montre généreux en mesures qui visent à minimiser le poids de la religion islamique, principal frein à l'intégration des ouïghours dans la culture chinoise : ouverture des restaurants obligatoire en période de ramadan, interdiction de jeun pour les étudiants, cours en chinois dans les universités...

Peuple musulman, ils ne mangent ni cochon, ni âne, ne boivent vraisemblablement que thé et eau et à la fin de chaque repas, se voilent la figure avec les deux mains en signe de remerciement à Allah. Du moins en est-il ainsi dans les montagnes ! Les femmes portent un foulard de soie sur la tête, mais sans rigueur particulière. Les hommes se saluent de « salam alikoum » en se serrant les deux mains puis portent leur main droite sur le cœur. Ils ne saluent jamais les femmes, mais ont toujours répondu à mes salutations masculines avec respect.

La base du repas ouïghour est le nan, mélange de farine, d'eau et de levure. Cette galette équivaut à notre pain, la plus classique étant le kotcha nan, grande, fine et nature. Dans les villages, les femmes préparent aussi les ton et toukatch nans, de moyenne et petite taille, mais plus épais et fort appréciés. Dans les villes, de nombreux stands de rue vendent des nans de toutes tailles, nature, aux herbes, au sésame, aux oignons ou au sucre, fraîchement cuits dans les fours à nan. Ces fours spéciaux, rectangles de terre creux avec une ouverture ronde sur le dessus, permettent de garder au chaud un tas de braises incandescentes pour cuire les galettes que l'on colle à l'aide d'un matelas de la forme et taille des nans et avec un peu d'eau contre les parois intérieures du four. Quelques minutes et des nans dorés et chauds vont rejoindre les placards, réserve de plusieurs jours dans les villages. Ces nans, que l'on conserve dans un tissu, sont servis avec tous les thés et repas, tissu alors simplement déplié et faisant office de table. Car de table, il n'y en a point. Tous se passe sur la mezzanine en pisé qui occupe une moitié de la pièce et sert aussi de couche. On s'y assoit, on y mange accroupis, on y dort. L'espace restant est réservé au fourneau, aux placards et à un peu d'espace libre. Les maisons classiques ont une seconde pièce, plus grande et sans fourneau ainsi qu'un débarra, souvent simple trou en montagne qui garde au frais les réserves familiales. Sur la mezzanine sont empilées les couettes et matelas de sol recouverts d'un beau tissu coloré. Le soir venu, les couches sont dépliées et étendues sur la mezzanine. Tout le monde dort en rang d'oignon, tête vers le fourneau. Peu d'intimité dans les quatre murs qui réunissent les grandes familles et parfois jusqu'à quatre générations. Mais beaucoup de complicité, de rires et de tendresse entre personnes de même sexe et vis à vis des plus jeunes. Chacun sa tâche, chacun son rôle, mais on ne se soucie guère de celui qui dort ou étudie. Il faut s'adapter à la majorité et on sait encore harmonieusement vivre en communauté sans avoir besoin de son espace, de son temps, de son calme et de son chez soi, mode plus occidentale et citadine, souvent liée à des contraintes de vie bien différentes !

En montagne, la journée est rythmée par les thé-nans familiaux et ceux offerts à chaque visiteur, et en règle générale, un repas cuisiné : polo (riz-carotte-viande) ou larmèn (pâtes-légumes-viande). Yoghourt ou fromage frais de brebis concentré, dilué en soupe avec eau et nans en morceaux et de la viande bouillie ou grillée complètent régulièrement les menus des bergers. Si le riz sort des sacs, les pâtes sont faites maison, et c'est tout un art que de les préparer. La pâte, farine+eau, malaxée, reposée et huilée est tirée en long vermicelle que l'on enroule en escargot sur un plat. Le moment de la cuisson venue, et une fois la poêlée de légumes mijotée, la femme étire le fil de pâte entre ses doigts experts pour réduire le diamètre de moitié. Il s'agit ensuite d'enrouler le long fil autour des deux mains pour l'étirer une fois de plus en le frappant sur la planche de travail avant de le jeter dans l'eau bouillante. Cuisson de quelques minutes suivie d'un essorage à l'eau froide et ce plat régale et réjouit toute la famille. Et puisque rien ne se perd, l'eau de cuisson fait office de soupe de fin de repas.

Point d'eau courante en montagne, et pour les maisons ou tentes isolées, il faut parfois chercher l'eau bien loin quand le lit des rivières s'assèche en fin d'été. Les bidons sont ramenés à dos d'âne, tout comme les tas de buisson que l'on va arracher à coup de bêche sur les collines. Combustible que l'on mélange aux crottes et bouses des troupeaux. On ne trouvera un village qu'à proximité d'une rivière permanente. Des cultures en terrasse et lignes de peupliers fins et élancés sont autant de petits oasis étalant une palette de verts et jaunes qui ravissent des yeux saturés d'espaces désertiques. En amont du village, une rigole d'irrigation en terre ou en pierre amène gravitairement l'eau du torrent jusqu'au village et aux champs. Un labyrinthe de rigoles savamment agencé alimente chaque parcelle de la précieuse eau qui les verdit. Quand aux peupliers, ils procurent ombre et fraîcheur aux habitants. Si la vie du berger nomade dispense des travaux des champs, elle exige de longues heures par tous les temps à surveiller le troupeau qui broute tranquillement à flanc de montagne. Le soir venu, le troupeau est ramené près de la tente, où regroupé, il dort jusqu'au petit matin.

Dans les villes oasis, le principe d'alimentation en eau reprend le schéma des villages à bien plus grande échelle. Les centres villes modernisés ont cependant délaissé le réseau de canaux à ciel ouvert pour une tuyauterie souterraine qui distribue l'eau de consommation publique pompée dans la nappe phréatique superficielle (entre 3 et 10 mètres à Qiemo et Kashgar). Les besoins pour l'irrigation, bien plus importants (90% de la consommation totale pour la région de Kashgar) sont, selon les villes, entièrement ou partiellement couverts par l'apport des 24 rivières qui arrosent le Taklamakan, et ce jusqu'à leur dernière goutte, à l'exception d'une seule, l'Irtych qui en réchappe pour se jeter dans l'Ob puis l'Océan Arctique. Quand aux précipitations, une vingtaine de millimètres qui arrosent chaque juin l'oasis de Qiemo peuvent être considérés comme un apport insignifiant.

Des kilomètres de canaux d'alimentation régulièrement entretenus et reconstruits, vaste treillis de rigoles, dérivent ainsi depuis des siècles les eaux des sources et glaciers des chaînes de montagne qui encerclent le Taklamakan. Les eaux torrentielles de la fonte des neiges qui gonflent considérablement les débits au printemps permettent de remplir des petits barrages réservoirs qui comblent les insuffisances des mois de sécheresse : d'octobre à avril selon les régions. La rivière rouge par exemple, la plus importante à Kashgar, voit annuellement son débit le plus faible (68 m³/s) atteindre 3000 voir 3500 m³/s en fin de printemps.

Si l'eau du robinet n'a pas encore de prix au Xinjiang, il n'en est pas de même de l'eau destinée à l'agriculture. Et jusqu'à l'an passé, le prix de l'eau était fonction de la taille et nature des champs : 20 yuan/mou (0,0667 hectare) pour le coton, principale culture du sud est, 50 yuan/mou pour les légumes, la culture des céréales, majoritaire au sud ouest, revenant moins chère. De nouvelles mesures ont simplifié la tarification à un prix unique au m³ : 0,035 Yuan/m³ en 2004 à Qiemo. Il semblerait aussi que le gouvernement, soucieux d'économiser son eau, encourage les oasis à l'économie, en conséquence de quoi, la consommation totale de cette ville a diminué sur les cinq dernières années, malgré un fort taux d'accroissement de la population : 10‰ en 2002.

Gros absent de ce système hydraulique : l'assainissement et le traitement des eaux usées qui sont tout simplement renvoyées au propriétaire originel. En considérant les toilettes des demeures paysannes, simple trou dans un coin de terre à proximité des rigoles d'irrigation, l'engrais utilisé et les rejets industriels, on peut légitimement douter de la qualité de l'eau à l'aval des villes, voire de la nappe phréatique.

Quand aux projets futurs, ils ne semblent pas consacrés à ce domaine. On prévoit la construction de centrales hydroélectriques à Qiemo et d'ici 2010 un grand barrage réservoir de 35 million de m³ dans la région de Kashgar. Avis aux amateurs !

Et comment se déplace t'on en terre ouïghour ? Le moyen de déplacement le plus courant reste l'âne, la grande mule ou le cheval, monté ou tirant une charrette. Peu de voitures, plus souvent des motos, mais l'âne ne consomme que de l'herbe et passe là où les véhicules s'arrêtent. C'est aussi le moyen de portage que j'ai adopté, achetant mon propre petit âne pour porter bardas et vivres et me permettre d'être autonome au besoin. Mais il fut bien difficile pour les personnes rencontrées de comprendre pourquoi je bravais ainsi la solitude et leurs peurs avec un petit âne. Forts curieux, beaucoup sont restés sur leur faim faute de pouvoir leur expliquer en ouïghour mon voyage. Bien souvent, ils se sont contentés, en riant sous cape, de fouiller dans mes affaires, à l'affût du moindre indice ou du moindre objet les intéressant.

« Tu me donnes ton couteau ? Combien a coûté ton âne, et tes chaussures ? Ta lampe électrique est pour moi. Je peux avoir ta bague ? » furent aussi des questions bien souvent posées... Les aînés étant plus curieux de savoir quels animaux on peut trouver en France, quelle viande nous mangeons, si des ouïghours habitent mon pays...

Une amusante confusion de mots : coille pour moutons mais aussi pour yuan, m'a longtemps fait croire que les discussions portaient bien souvent sur les bêtes... Ce n'est que plus tard que j'ai compris combien les ouïghours aiment à parler d'argent !

Hospitalité et thé m'ont presque toujours été offerts par ce peuple fort gai, chargé d'histoire, de culture et de traditions mais bien méconnu au delà de ses frontières. La belle récompense à mes efforts d'intégration a toutefois été l'amitié témoignée par de nombreuses personnes lors de mon ultime séjour à Quiemo. Je me suis sentie des leurs, sans cesse reconnue dans la rue par des personnes croisées là haut ou ici bas, invitée par les uns et par les autres, chinois comme ouïghours.