La piste de la Fée

Histoire d'eau

« ki ki so so largyalo » résonne dans les gorges de la vallée de Shilling et fête mon premier Tchadar. Un rameau de genévrier est glissé dans le chapeau en échange d'un billet pour la fête. C'est de bonne guerre, car le tchadar se vainc rarement seul !

Débit d'eau qui ne se contient plus, la vague submerge la glace et la belle piste se transforme en marécage glacé ou escalade équilibriste sur les parois escarpées ou les roches polies et glissantes qui bordent le fleuve.

D'ailleurs, ce deuxième matin de tchadar, après une nuit aussi reposante qu'enfumée dans une bergerie de Nierac gardée par un vieux berger solitaire, et bien avant que le soleil ait enfin passé la haute barrière sommitale pour irradier les gorges de ses forts rayons, l'eau tente de ralentir notre allure soutenue.

Passage d'un lit de rivière à plancher de glace, et Tashi, vêtu de hautes bottes de pêcheur importées de France, porte hommes et charges sur son dos. Effort vain, car garder les pieds au sec s'avère peine perdue. À peine plus loin en effet, le passage inondé est trop long pour se fatiguer d'escalade.

Et bien sur, novice, le pas trop sûr, je glisse et me retrouve à l'eau. A peine ais-je le temps de me relever que le vent me crucifie de glace. Plus tard, c'est au tour de M. le Maire, à cheval sur le dos de tashi qui de fatigue glisse et plonge sa monture dans l'eau glacée.

Quand enfin nous atteignons la vaste grotte du soir, c'est un ballet de cosmonautes en tutus figés qui vient se coller au feu et faire griller des brochettes de chaussettes jusqu'aux dernières braises.

Histoire de glace

Genoux légèrement pliés, pas glissés et une attention de tous les instants... C'est tout un art que de filer sur la glace. Qui lève la tête perd son équilibre et plaque son derrière sur le plancher dur comme pierre. Mais le spectacle au sol est permanent, un monde a part et l'ennui ne s'y colle pas.

Ici, une multitude de bulles d'air, empilées sur des fils verticaux, sont autant de colliers de perle, d'un blanc légèrement bleuté, prisonnières de l'épaisse couche de glace.

Là-bas, cette même glace est si transparente qu'elle se fait oublier et l'on croit marcher sur le fleuve dont le moindre détail est visible. Les pas avancent en phase avec le courant muet, éphémère harmonie.

Plus loin encore, la glace se fait chaos et s'ouvre à l'air libre, rappelant que le fleuve vit, même prisonnier de l'hiver. L'eau y fait une apparition tourbillonnante et replonge de toute sa force dans son monde glacé et secret.

Et puisque là, la surface est parfaitement plane et lisse, autant se laisser aller à quelques glissades acrobatiques ou une joyeuse partie de Hockey avec lama Sonam, dont le pas est aussi sûr que la glace n'est dure !

Histoire de roche

Nono à l'avant, mes pas des les siens, Tashi dans les miens : notre trio inséparable avance en parfaite harmonie. « Aujourd'hui, le programme est très bien » répète Tashi pour se mémoriser la phrase apprise la veille. «  Aujourd'hui la neige tombe » renchérit Nono en élève assidu et volontaire. «  Ça va très bien » repris en cœur conclut la leçon. Les rires fusent sans ralentir notre pas, car il nous faut rattraper le reste de la troupe. Partir les derniers pour corvée de vaisselle, arriver les premiers pour anticiper le thé bienfaiteur... L'équipe cuisine a de quoi se dépenser, ce qui comble mes réserves d'énergie.

Les gorges se resserrent, le couloir de roche presque vertical se transforme en étau minéral qui nous renvoie notre image de petit être bien fragile. La glace, jusque ici si bonne, se dégrade et nous éloigne a chaque pas de Phuktal, dernier monastère du Zanskar avant l'Himachal Pradesh. Notre trio, loin en tête, avance désormais en silence. La fatigue ne se parle pas, elle se surmonte, se porte et s'avale.

Mais au détour d'une falaise, le monastère s'offre enfin à nos yeux, On le croirait creusé dans la roche. Mais c'est à cause d'une grotte et de sa source que l'on est venu s'accrocher ainsi à la montagne. Nos sourires, justes assoupis, se réveillent et allègent les derniers pas qui grimpent à l'école de ce vieux monastère hors du temps.

Un jour de repos n'est pas de trop pour nos lourdes jambes, mais bien assez pour que la glace se détériore. Pourtant, ces falaises n'ont pas fini de nous surprendre et nous de les escalader faute de glace. Et ce majestueux labyrinthe de roche se révèle aussi être un piège pour les habitants des lieux. En effet, quelques heures à peine avant notre passage, un léopard des neiges a provoqué la chute d'un ibex au destin malheureux. Les traces de la chute sur la paroi ne laissent aucun doute quant au déroulement des évènements, largement commentés par toute la troupe.

La bête, probablement ivre de sang frais, s'en est allée et nous a laissé sa proie comme un don du ciel. De belle taille et encore tiède, l'ibex est emmené, dépecé et distribué équitablement à toute la caravane. Ce soir, Nono nous cuisine un délicieux ragoût et je ne peux m'empêcher de penser que les esprits des lieux ont accepté notre passage et récompense nos efforts !

Histoire de neige

La neige dépasse désormais les genoux et la fatigue tire les traits du visage de Tashi qui ouvre la marche et trace la piste. J'ai bien voulu l'aider un peu, mais faute d'expérience et de visibilité, je perds bien vite le tracé idéal qui oscille entre poudre et bordure immédiate du fleuve où la couche s'amincit.

Il neige depuis plusieurs jours déjà et le ciel n'offre aucune éclaircie. Le Zanskar n'est plus qu'un vaste champs polaire, un océan de tempête figé, un chaos de crêtes infiniment blanc.

Notre caravane avance, faire marche arrière n'effleurant l'esprit de personne, et surtout pas de Sonam qui jamais de son vécu n'a renoncé au fleuve gelé. Mais lorsque nous atteignons le premier passage délicat et abrupt des gorges, la glace fait défaut, ayant cédé sous le poids des derniers arrivants. Plus de piste, plus de glace, de l'eau jusqu'au cou et une escalade trop périlleuse.

Nous faisons halte force sous un surplomb rocheux et y installons un abri de fortune pour la nuit. Les petites coulées de neige ne cessent de saupoudrer les lieux et le danger des avalanches commence doucement à hanter les esprits. Mais la fatigue ayant raison de tous, les gorges se taisent bientôt, ne laissant chuchoter que les dernières braises d'un feu de luges asphyxiant que la neige s'acharne à éteindre.

J'entends le bruit sourd d'une avalanche. Je rêve... J'ai juste le temps de m'asseoir que la masse blanche me tombe sur la tête et recouvre nos couches. Le réveil est brutal, mais a quatre heures du matin, faute de bois, il n'y a d'autre option que de se terrer dans son sac et tenter de retrouver le sommeil. Nono et Tashi, qui dorment sous la neige faute de place sous la bâche, n'ont pas bougé... Un peu plus ou un peu moins ! Sonam ne peut se rendormir et passe le reste de la nuit assis, à marmonner des prières, peut être pour apaiser le ciel !

Je rêve a nouveau. Le même bruit sourd. Un nuage de poussière nous inonde. L'avalanche était en face et sonne le réveil définitif. Inutile de songer à poursuivre, attendre s'avère périlleux et pénible. Autant donc rebrousser chemin et trouver un abri plus fiable. Mais que la retraite du tchadar est pittoresque : les porteurs blancs comme neige, des avalanches qui égaient autant qu'elles effraient, un paysage flou et monochrome, la trace disparue...

Ce soir, Sonam prend la décision de passer la nuit dans une grande grotte, un peu à l'insu du groupe qui rêvait d'un bon apéritif autour d'un poêle brûlant. Un grand feu ne suffit pas forcement à apaiser tous les esprits. Portant, cette grotte qui réunit tout l'équipage est un véritable luxe naturel. Quand enfin tout le monde dort et que notre trio peut profiter du feu, nous prolongeons la nuit en chansons, heureux de partager des instants si précieux... et peut être aussi heureux de n'avoir pas été pris au piège d'un tchadar en furie !