Un col au Kare

La musique résonne a plein tube dans le bus qui nous mène au fond de la vallée de la Topo. L'ambiance est folklorique et joyeuse et le bus sert de transport pour des sacs de semence de blé, de farine ou d'herbe a déposer plus loin. « Ya (sur un ton insistant), tu portes ça à mémé Tashi, Ya (même ton insistant...) Julay Hey ! Shabe Juuuuuuuuuu! ». Un billet est glissé dans la main du chauffeur qui ne perd ni sourire ni patience et reprend sa route.

Un brin de nostalgie, les visages, les paysages, les partages... Le crépuscule caresse de ses rayons dorés ces pensées partagées avec Josi qui quitte le Zanskar, le coeur lourd de souvenirs.

La montée au camps de base du Panzi La, refuge sommaire en pierre de l'équipe DDE en charge du déblaiement de la piste coté Zanskar, n'est pas sans embûches. Au passage d'un ravin, couloir d'avalanche, la neige fondante a envahi la route. Le bus cale et reste bloqué dans le flot grondant qui replonge sous la couche de neige à l'aval. Tous les passagers sont mis a l'épreuve. Pieds nus bleutés par l'eau glacée, il faut détourner le débit, pousser le véhicule qui à bout de bras et de tours de guidons finit par sortir de ce bourbier. Une distribution de toutous, biscuit local et délice de tout un chacun, récompense les efforts.

À la nuit tombée, nous partageons la pièce unique des expatries de la route. Quelques sacs de vivres et affaires personnelles éparpillés dans la pièce, des réchauds à diesel, un fourneau et un pan de tissu déchiré en guise de porte. Notre compagnie est un mélange de musulmans, baltis et Zanskarpas. L'un véritable armoire à glace, qu'il porterait un sac et ne le sentirait pas, remarque Josi, prépare la tambouille du soir. L'autre, coiffé d'un chapeau haut de forme cylindrique avec oreillettes de fourrure à bouclettes remontées sur les oreilles façon hollandaise, semble sorti d'un autre temps. Vieux yeux de malice, visage sillonné et bouche silencieuse, il s'occupe de la cocotte de lentilles, ne perdant rien de ce qui se raconte autour de lui. Leurs yeux sont rouges, abîmés par trop de soleil et de neige. Le repas avalé du bout des doigts, ils déplient leur sac et s'allongent les uns contre les autres alors que nous grimpons sur le toit pour embrasser les étoiles du sommeil.

À quatre heure du matin, nous avançons sur la neige durcie par la nuit froide à la lueur de nos torches. Le kare, phénomène de durcissement de la couche neigeuse sous l'effet de la différence de température entre le jour et la nuit permet de passer ce col encore enseveli sous son manteau hivernal. Un ki ki so so largyalo retentissant agrémenté d'un carreau de chocolat poire belle hélène fête le passage du Panzi La (4400 mètres) au lever du jour. Le paysage est grandiose, flanqué d'une énorme langue glacière qui s'étale dans une vallée perpendiculaire à perte de vue et vient lécher le pied du col, donnant naissance à un des affluents principaux du Zanskar.