Au detour d'un méandre

À suivre un serpent de jade vert sombre qui ondule, indomptable vers sa mer, j'ai fini par assimiler le monde à des méandres qui se suivent et jamais ne se ressemblent !

Le premier était aussi grandiose que symbolique ; deux plateaux aériens, oasis de champs étagés, étonnament verdoyants en ce début d'hiver, s'emboîtent le pas pour barrer l'entrée au « Tibet interdit ». La vue s'offre généreusement sur les vastes et imposantes gorges à l'amont, mais deux éléments aussi inattendus que ces lieux reculés ne le supposent accrochent le regard. Là haut, une grande église blanche comme neige entourée de vignobles, en bas, un grand hôtel avec son complexe de piscine bleu pristine. Faut-il repérer les sept erreurs pour entrer sur le toit du monde en toute impunité ? Si le premier est un hasard de l'histoire et le second de géographie, les deux se savourent avec délectation : nectar au tanin acidulé ou délice de chaleur au cœur de l'hiver...

Le Mekong quitte cette haute vallée fertile pour un dédale de méandres bruts et sauvages, théâtre minéral d'ombres chinoises et de solitude qui serre le torrent au plus près. Un méandre qui s'affaisse, une langue à pente plus douce, une rivière qui vient couler ou chuter dans le torrent et l'homme y a posé sa griffe de couleurs et de lignes qui viennent rompre la monotonie rose et grise des flancs ridés, ravinés par le gel et la pluie. Ici déjà, le Mekong est un fleuve frontière.

Ces méandres-là sont probablement les plus sacrés de la longue course vers les grandes profondeurs. Au pied de l'imposante chaîne glacière du Meili Xueshan que domine de ses 6740 m le Kawa Karpo et son imposant glacier qui plonge sur les gorges, le Lancang semble soudain se faire tout petit pour recevoir les flots bénis par les pèlerins bouddhistes depuis la nuit des temps.

À l'aval les avancées coniques qui prolongent les lignes de crêtes des hautes rives du torrent s'emboîtent comme les griffes de rapaces résolus a s'approprier le trésor des gorges. Sur l'un culmine un chorten coiffé de drapeaux multicolores, au pied d'un autre se niche un petit hameau et quelques champs soigneusement labourés. Sur un troisième une cabane esseulée profite de quelques pâturages au mileu de forêts qui miroitent leurs couleurs d'automne.

Au fil de l'eau, les méandres se font plus intimes, plus alpins, plus chrétiens aussi ; il y a une centaine d'années, des missionnaires échappés du Tibet impénétrable y avaient établi demeure, important leur croyance et leur savoir-faire vigneron sur ces flancs qui rappellent tant nos Alpes... Mélanges de cultures et de religions, il semble pourtant que sur ces coteaux, la vie paisible coule en fûts de rouge, l'histoire ronronne encore son destin, mais le temps semble s'être tut...

Ce matin, le ciel est couvert, l'hiver s'installe et les sommets se perdent dans les brumes laissant imaginer quelques cols perdus dans les neiges. Le monde semble se restreindre à ce bout de torrent qui longe ses flancs boisés, mais il suffit d'un saut de puce pour que le Mekong change de lit et de peuplade...

Les sommets rapetissent, se peuplent et se sinisent. Ici, une cascade de terrasses aux mille tons verts, jaunes, bruns et roses fixe son voisin d'en face, flanc dodu revêtu d'un manteau râpé et rapiécé de toute part par les habitants des lieux. Les griffes acérées de l'amont se sont résolument transformées en tentacules obèses et peuplées qui étalent leur cellulite jusque sur le fleuve. Là, sur un cône plus sauvage quelques feuillus éparpillés sont autant de feux d'artifices jaune vif qui égayent une foret de pin sur un méandre conique... Plus loin encore, sur une vaste plage qui élargit le cours du fleuve, sieste un troupeau de vaches tranquilles : ici, ce ne sont pas les humains qui se dorent au soleil, mais les bêtes qui profitent de ce luxe estival !

Régulièrement, une longue canalisation déchire un flanc au nom de la modernité, miracle de l'électricité qui ne fait défaut sur aucun méandre du Mekong. Parfois, un village de maisons uniformément alignées semble comme tombé d'un plan d'urbanisme moderne sans âme ni histoire, art cubique !

Et puis apparaissent les premiers bananiers, les cactus et les bambous... Le Mekong change à nouveau de lit et de décor, quittant ses plages de galets et de sable pour un matelas de pierre. Un mur de roche et de verdure barre les flots qui viennent rugir contre la paroi avant de se résoudre à contourner l'obstacle sauvage. L'homme y creuse mille et une galeries à la recherche de quelque matière première et précieuse sans doute !

La palme du plus surprenant méandre revient toutefois à cette falaise de roche inondée de cactus qui semble, l'instant d'un méandre, plonger le visiteur surpris au cœur des Galapagos...

Il tourne encore ce fleuve ivre, s'élargit, s'adoucit, se relâche à nouveau et rugit, insoumis. Il oscille entre sable et pierre, gorges sauvages et champs de terrasses, hameaux paisibles, et villes nouvelles.... Une barge échouée sur une plage, quelques pirogues qui attendent de courir les flots, une mise à l'eau d'un radeau de bambou sont les tout premiers indices de la vie fluviale qui attendent les méandres avals du fleuve insoumis...