Népal : chang, sherpas et maoïstes

J'attends, tourne en rond, me roule les pouces... Gélu a téléphoné, demandé la location de ma guest-house, il va venir ! Les retrouvailles sont joyeuses, le jeune et mince guide sherpa avec qui j'avais découvert les Annapurna puis partagé la tragédie du 11 septembre à Paris est désormais une force de la nature et je le reconnais à peine. « Maintenant tout le monde croit enfin que je suis guide » me réplique-t-il !

Lorsque j'apprends que les glaciologues indiens quitteront le glacier du Gangotri avant l'heure, je n'ai plus de raisons de courir et décide de passer une semaine en compagnie de Gélu, à la découverte de son pays d'enfance. Lui qui justement a précipité son retour de trek pour me retrouver alors que je me suis évadée de la capitale étouffante. L'atmosphère d'avant mousson y est lourde, Thamel inintéressante et je n'ai pas l'âme à faire du tourisme citadin.

Je m'organise une petite ballade dans les collines est de la capitale, mais après quelques heures à peine, mon sac est définitivement posé dans une petite maisonnette, bar à chang tenu par Sankar, jeune Tamang, sa petite sœur et sa belle sœur. Ce duo feminin travaille sans relâche de 4h du matin au coucher du soleil pour préparer chang, arak et s'occuper des tâches et animaux domestiques.

C'est mémé qui m'interpelle le premier. Yeux rieurs, petite moustache, ses jambes sont deux bâtons de bois courbés et si fins que je me demande comment ils portent ce vieil homme de 89 ans. « I'm old man, army retired ». La tête bien pleine, l'humour infatigable, sa journée commence par un verre d'arak puis de chang avalés d'une traite... pour la forme, la force et peut-être le courage de vivre une journée de plus !

Mais ce médicament himalayen est un traitement quotidien à prise ininterrompue. Aussi, les hommes défilent toute la journée, jouant aux cartes et buvant bol après bol. Les femmes ne sont pas en reste, fumant cigarette sur cigarette et bien plus mauvaises perdantes que leurs acolytes masculins. Il y a bien une journée de travail communautaire pour couler une partie du réservoir d'eau collectif, mais que faire le reste du temps si ce n'est le tuer tranquillement en buvant !

Nous quittons la capitale au rythme d'un escargot écrasé par une trop lourde carapace. Le bus est bondé : autant dedans que dessus, conséquence de deux jours d'interdiction de route par les maoïstes La chaleur est étouffante et ce voyage d'à peine deux cent kilomètres est un programme de treize heures et deux crevaisons. À l'arrivée, Jeri, un village de fin de route endormi et déjà plongé dans l'obscurité.

Il faut deux journées de marche et trois cols pour rejoindre Gora et la petite cabane en bois du père de Gélu. La première est une mise en bouche: douze heures de marche pour deux mille mètres de dénivelé de montée et presque autant de descente: l'arrivée est salvatrice. Le royaume sherpa est un pays de « collines russes » dessinées et colorées par l'homme. Chacun habite entouré de ses terres, un patchwork de blé, mais pomme de terre et légumes. C'est aussi un harmonieux mélange de verts et de jaunes qui tranche sur le vert sombre d'une « jungle » qui évolue col après col, de forêt sub-tropicale alternant feuillus et rhododendrons géants à des paysages alpins plus familiers, avant d'être barrée par la haute chaîne blanche que les locaux appellent alors montagne !

À la maison, l'ambiance est mitigée et je comprends pourquoi Gélu n'y vient pas de bon cœur. L'âme plombée par les souvenirs d'enfance d'une belle-mère peu aimante, c'est maintenant un père gourmand qui ronge les économies du jeune guide à la tête pleine de rêves (dont visiter l'Afrique et le Ruanda !). Alors que Gélu leur a déjà laissé une coquette somme cette année sans trop savoir à quoi peut bien servir tout cet argent, et que nos sacs à dos sont chargés de cadeaux, son père marmonne durant des heures les besoins de la famille : une autre maison, l'école du petit frère, les problèmes de la sœur, l'operation du petit-fils... « Si j'ai un problème, ils ne m'aideront pas et ne l'ont pas fait à mes débuts ». J'ai le sentiment que Gélu n'ait pas aimé et reconnu comme un fils mais comme une source de revenu facile. Et c'est bien la première fois que des parents ne poussent pas leur fils aîné au mariage, la source pourrait alors se tarir !

Pour rejoindre la maison des grands-parents maternels, c'est le chemin d'écolier du petit sherpa qu'il nous faut suivre. Entre deux et trois heures de marche que Gélu empruntait quotidiennement matin et soir. Je comprends mieux sa remarquable capacité de marche, mais il m'avoue que passé la quatrième classe, il passait ses matinées à dormir ! Salleri, est désormais un fief bien gardé par l'armée, mais ce chef-lieu de district porte encore les marques d'une violente attaque des maoïstes en 2001. Aujourd'hui, c'est un chef-lieu voisin qui est cible, et l'hélicoptère de l'armée résonne dans la vallées toute la journée.

Grand-père est un vieux lama à longue barbiche blanche, qui de ses 92 ans ne semble avoir comme faiblesse qu'une vue difficile. Incapable de rester en place, il va et vient, prie, racle sa gorge, crache, va, revient, prie, recrache... La maison est vivante, un petit havre de bonheur bordé par un champs de blé que traverse un fil de petits drapeaux de prières aux cinq couleurs. La forêt embrumée entoure le domaine et je reste de longs instants assise sur le perron, parmis les capucines, les digitales et les rosiers à écouter le chant des épis de blé caressés par le vent.

La mousson est arrivée cette nuit. Pluies diluviennes qui arrosent notre retour et transforme le sentier en torrent. Cela ne semble guère affecter le ballet de sherpas qui portent des paniers allant jusqu'à cent kilos. Tout en hauteur; la carapace est bien aménagée, bâchée et protégée par un parapluie, sandales, poignée, serviette et radio criarde accrochés afin d'égayer la route. Oui, je suis bien au royaume des sherpas, ces petits hommes fins et secs qui amènent les occidentaux au plus haut sommet de notre monde. Ces porteurs, d'un pas sûr et lent, se jouent des pentes et du temps et pour quelques centaines de roupies avalent les dénivelés pour alimenter les échoppes des villages.

Nous croisons aussi quelques jeunes garçons et filles. « Des maoïstes » me dit Gélu. La voilà donc cette jeunesse révolutionnaire qui suit la doctrine de Lénine inscrite en lettres rouges sur un mur blanc du village où nous passons la nuit : « Marxism is not lifeless dogma, not a complete ready made immutable idea but a life guideline to "action" Lenine » !

Mais les maoïstes ont encore frappé : à notre arrivée à Jeri, la route est fermée pour deux jours à toute circulation sous peine de finir en poussière. Et même si personnellement, moustiques, puces et sang-sue m'ont plus importuné que les communistes, il nous faut encore attendre et méditer que temps et patience sont atouts maîtres des collines himalayennes !