Histoire de puces

Deux heures du matin, deuxième réveil. Une diarrhée persistante me retranche dans les toilettes où mon derrière, particulièrement causant, se gèle au courant d'air froid qui s'engouffre le long de la haute stalagmite gelée. Nid douillet retrouvé, c'est une crise de démangeaison qui retient le sommeil. Mon corps brûle à force de le frotter si vigoureusement, et j'en arrache même des grains de beauté. Deux heures plus tard, l'histoire se répète, et ce depuis plusieurs jours déjà.... Je fatigue !

L'intersaison est finalement plus rude à vivre. Le chauffage se fait plus rare et certains poêles ont retrouvé les placards. Les puces se réveillent. Les réserves s'amenuisent et notamment les fourrages des bêtes. Mais dès que l'air se refroidit ou que le vent souffle, l'hiver soupire encore ses dernières paroles.

Et puis, un matin, un beau spécimen en ballade sur mon cou me met la puce a l'oreille : long, noir, en plein maturité... Au soleil, à l'abri des regards masculins, je me déshabille et inspecte mes habits. Le sang me monte à la tête : je suis couverte de puces et de lentes. Nettoyage complet, lessive, génocide !

« Meurtrière de puces! » me lance Tashi Angmo. Un rire qui mêle malice et tendresse accompagne ses reproches. None bouddhiste, elle ne saurait tuer une bête, même la plus petite et nuisible qui soit. Entre taquinerie et leçon de morale, elle m'explique que j'ai peut être exterminé quelques âmes humaines, ce qui me vaudra mon lot de souffrance en retour.

Il va me falloir réciter quelques « Om Mani Padme Hum »... Combien ? « Beaucoup, oh beaucoup » réplique Kesang Dolma, la joyeuse meneuse de la nonerie. Un téléphone à puce se met en place: « Allô Allô ici Tashi Angmo... Surtout ne pas aller chez Caroline, venez chez moi, je vous tiendrai au chaud, vous nourrirai et chérirai » lance-t-elle en mimant un nid douillet avec coton et kola. « Allô, Allô, avis a la population de puces. Je ne tuerai point mais je vous préfère chez Tashi Angmo, en marche ! ». Nous rions de bon choeur.

Mais lorsque nous essayons d'expliquer que puces et poux sont deux espèces différentes, le scepticisme déclenche une autre rigolade. « Comment donc ! Les poux s'arrêtent au cou ? Les puces ne grimpent pas a la tête ? Ah non, ici c'est du pareil au même. » Josi, institutrice en France, promet d'envoyer une documentation complète sur la chose. Et toutes les nones s'en réjouissent déjà !

Ce matin, Tsering Dolma inspecte la tête de sa fille... et y trouve un poux... Ce dernier est pris avec délicatesse, posé sur une assiette, donné à la grand mère qui tout en récitant quelques « Om Mani Padme Hum » le jette par la fenêtre.