Cavalcades mongolesCavalcades mongoles15 juin 2004 « Tchou-tchou », hurlé-je encore et encore... Mais il est vain de gaspiller toute mon énergie à m'égosiller contre mes chevaux. Le vent qui balaie violemment la vaste plaine emporte mes hurlements plus à l'est, là où l'horizon se perd et se noie dans un ciel sans fin. Mes deux canassons n'en ont cure et il me semble que, jour après jour, ils redoublent d'intelligence pour me faire savoir combien cette randonnée dans le Gobi n'est guère de leur goût ! C'est à Baïkal, mon cheval blanc, que j'en veux particulièrement, qui ne ménage pas ses efforts pour me le rendre. Il commença d'abord par ne plus réagir à mes « tchou ! » et talonnades. Au troisième jour, le fouettage même motivé de son arrière-train se trouva dépourvu d'effet. Puis, il refusa tout bonnement d'avancer, me faisant redouter chaque arrêt. Pour finir, il se débarrassa de ma selle en prenant soin de la briser pour que je ne puisse plus le monter ! Entourée de plateaux arides et désolés, un bât à terre, une selle brisée et mes chevaux qui, s'ils avaient parlé le langage des hommes, auraient hurlé de rire, je frappais à l'école élémentaire de la patience. Il ne me restait plus qu'à tirer mes chevaux, porter mon sac et ralentir le rythme... Je ne peux que me consoler en m'imprégnant plus longuement de ces paysages majestueux étirés vers les quatre points cardinaux, prisonnière volontaire de deux immenses platitudes qui se mirent l'une dans l'autre. J'accorde pourtant à mes chevaux le droit de m'en vouloir. Déjà, au deuxième jour de cette randonnée, alors que je les arrachais sans état d'âme à leur pâturage natal et à leur précieuse liberté, c'est une longue chevauchée entre pas, trot et galop, forcée par Batsour, le vieux cavalier qui me tenait lieu de guide d'un jour, qui avait épuisé mes montures surannées. Dix heures en selle pour 58 kilomètres de steppes faisant alterner collines caillouteuses et vastes pâturages de crocus exhibant leur bleu vif perlé de jaune. Une pénitence pour mes chevaux comme pour mon derrière qui me le fit ardemment savoir ! Demain, j'affronterai donc les steppes du Gobi seule et selon mon bon vouloir, enfin celle du plus têtu ! Le bonheur solitaire du cavalier qui, perché sur sa selle, s'identifie à un horizon qu'aucune touche humaine n'entrave ne sera perturbé que par mes énervements réguliers et le souci quotidien de trouver eau, pâturage et ger pour la nuit. Quelle joie me procure l'apparition soudaine du tuyau rouillé de cheminée au détour d'une ligne de crête ! Je sais alors que le thé salé au lait désaltérera ma gorge asséchée par le soleil du Gobi, et que je ne tarderai pas à me régaler d'un bol de soupe de viande de mouton séchée et écrasée et de nouilles préparées avec dextérité par la maîtresse de maison. Simplicité d'un accueil sans faille, sourire et aide réconfortante, chaleur du poêle alors que le vent balaie sans ménagement les steppes et siffle au-dessus de la yourte... Quelques gestes, mots et regards suffisent à se comprendre sans pour autant élucider le parcours de vie de chacun. C'est avant tout l'âme humaine qui s'exprime, sans préjugés ni craintes... avec les yeux, le cœur et bien peu de discours. Est-ce donc là le secret de cette vie nomade ? Batsour et ses deux filles, Tomorgoulom et Topoo, qui, avec joie et malice, étalèrent la pâte des nouilles en fines galettes pour mon premier repas nomade, avant de se lancer dans une partie de cartes bien trop rapide pour que j'en saisisse les règles ! Cette grand-mère, de l'âge de ma mère, rieuse et attentionnée, qui s'occupait de son petit-fils jaloux d'un bébé tout frais parce qu'il accaparait sa maman et rythmait les nuits de la yourte. Famille nombreuse qui se retrouve dans la yourte familiale, entrepôt de vivres dépourvu de tout mobilier : joyeuse ribambelle de gamins curieux et enthousiastes, que ce soit pour une partie de volley-ball désordonnée, une leçon d'anglais ou le ramassage des crottins en fanfaronnant. À l'intérieur, sol jonché de petits corps trop exténués pour dîner ; à l'extérieur, tout le troupeau de pattes courtes se repose autour de la yourte sous la voûte brillant de milliers d'étoiles bienveillantes. Et cette adorable petite bouille de trois mois, Oioungkhorol, qui illuminait les yeux fiers et tendres d'un grand-père présent sur tous les fronts. Elle récompensa mes berceuses françaises de sourires enchanteurs ! Tchorton, seul au foyer avec sa fillette au crâne rasé, de part et d'autre duquel deux nattes pendouillent comme l'exige la tradition. À vive allure, secoués dans son side-car, nous bravâmes une tempête de sable : course folle dans le désert contre un mur ocre et tourbillonnant avant de trouver refuge dans la ger voisine, à quelques kilomètres de steppes... Tous m'ont ouvert la porte de leur foyer et de leur intimité, offrant spontanément aide et hospitalité au visiteur imprévu qui égaie leur vie quotidienne rythmée par des gestes maintes et maintes fois répétés. Une belle leçon d'équitation, de nomadisme et de vie... |
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