Échappée belleÉchappée belle28 août 2004 « Je crains de ne pouvoir vous aider, cette région est fermée
aux étrangers et je ne peux vous délivrer de permis de
voyage. » Avec trente kilos sur le dos, avançant dans une obscurité quasi totale, je sais que le hasard est désormais seul maître et je me fie à lui. Une mobylette s'arrête enfin en réponse a mes signes et c'est un petit homme moustachu et souriant, fort étonne, qui me fait signe de grimper a l'arrière. Calée contre ma lourde carapace que je me garde bien de bouger sous peine de déséquilibrer mon providentiel chauffeur, je réponds par un rire bête d'incompréhension à son flot de questions. Mais mon esprit est ailleurs, aux aguets, hantée par la crainte de croiser une institution policière ou pire, qu'il me dépose, ne sachant que faire de mon cas et par soucis de bonne volonté dans les mains d'une autorité quelconque. Craintes stupides, sa mobylette hoquetante nous emmène au fond d'une ruelle de quartier, dans une maison en pisé ou on s'empresse de me servir à dîner et moi de me régaler, observée par 1000 yeux curieux. Où m'emmène-t-il donc ? me demande-je encore alors que nous filons a nouveau a travers le village. Mon estomac est noué lorsque nous arrivons a un bâtiment rectangulaire, qui s'avère tout simplement être sa maison. Sa femme, qu'il réveille, nous sert le thé, et sur fond de télévision, nous causons par dictionnaire interposé. Nuit tranquille sur la couche en pisé où dorment leurs deux jeunes garçons. Marche dominicale sous un ciel couvert, exposée aux regards de tous et surtout d'une jeep militaire qui passe en me dévisageant curieusement. Cela suffit pour que mon esprit divague : vont-ils s'enquérir de cette rencontre au BSP qui se chargera de prévenir les villages ? À force de me coucher dans la poussière des ravins et d'avancer à saute buisson, je m'éloigne de la piste comme une fugitive, évitant villages et bâtiments comme la peste. La marche en est d'autant plus pénible et c'est un berger dans sa bicoque isolée qui me fait signe de venir me reposer chez lui. « Tu es seule ?» s'étonne-t-il. Mais je lui renvoie la balle... « Et toi, seul avec ton troupeau ? Tu vis ici en hiver ? ». Non, semi-nomade du Tsarim, son fils surveille le troupeau. Il nous prépare un délicieux plat de légumes et viande séchée et me renseigne sur la route, ne cessant de me questionner en écrivant les caractères chinois dans la poussière du sol avec son ongle. « Mais mon cher ami, si je savais lire, tu n'aurais pas besoin d'écrire ! » ai-je envie de lui dire... Je le quitte avec l'intention de me poster contre une dune pour guetter un véhicule non soupçonneux susceptible de m'emmener à bon port. La providence est de mèche car un camion citerne s'arrête au bord du filet de rivière qui coule dans un large lit de boue rappelant que la fonte des neiges doit être tumultueuse a cette altitude de presque 3000 m. Le jeune chauffeur et son acolyte, l'un drôle et gaiement extravagant, l'autre calme et doux, consentent a me déposer à 400 km de là. J'abandonne définitivement mon approche du plateau himalayen par la pointe septentrionale du Kun Lun. J'y grimperai par son flanc occidental, depuis le désert du Taklamakan. Trop d'inconnues, je ne me sens pas de taille à affronter seule ce désert d'altitude sans bât et la certitude de trouver eau, nomades et piste. Mais ce voyage insolite me récompense de rencontres surprenantes et de paysages tant inhospitaliers que majestueux : vastes étendues de dunes dorées, ondulées et lissées par le vent, paisiblement allongées au pied de sommets fraîchement blanchis qui cisaillent un ciel terne et gris, divinement illumines par les quelques rares rayons du soleil couchant qui percent la couche nuageuse. Mes yeux sont bluffés par tant de beauté. Pour une pluviométrie inférieure a 30 mm par an, les quelques gouttes qui me retranchent sous ma bâche plastique au petit matin perlent sur le sable, rare cadeau du ciel. Plus loin, la vision irréelle qui s'offre à moi explique peut être l'interdiction d'accès aux étrangers. Je reste pantoise, accrochée a la vitre du camion: l'espace est littéralement assailli de puits de pétrole à balancier qui oscillent lentement et pompent sans relâche les ressources de ce sol désertique. Et dans les rares espaces encore vierges, on fore, encore et encore... « China Petrol » m'accueille aux portes de la ville, base vie de cette vaste exploitation pétrolifère. Je m'y repose, sans quitter l'auberge, entourée des routiers aux petits soins et enthousiastes par mon voyage. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises et aux portes du Xinjiang, un village aux étranges allures lunaires m'ouvre les portes d'une liberté retrouvée. À perte de vue, le paysage est recouvert d'une épaisse pellicule de poussière blanche, comme au lendemain d'une éruption volcanique. Il n'en est rien, ce ne sont qu'une colonie de concasseurs qui crachent, jour et nuit, la poussière de cette exploitation d'amiante à ciel ouvert. Le village entier vit de et dans cette poussière malsaine qui pénètre par tous les pores et que je me hâte de quitter. La descente sur le bassin du Taklamakan, 2000 mètres en contrebas, est hallucinante... La piste semble s'accrocher avec peine a la paroi quasiment verticale de la montagne pelée, embrassant un à-pic vertigineux. Plus bas, le torrent printanier a englouti la piste et les flancs sableux sont prêts à rejoindre le désert. Mais ce décor, aussi stupéfiant soit-il, n'est rien comparé au sourire d'Aillenourrane, jeune Ouighour qui ne cesse de me dévisager avec ses grands yeux généreux d'innocence, de curiosité, de gentillesse et de joie. Beauté troublante qui me transperce au plus profond de mon cœur et que j'évite presque de regarder tant son sourire me bouleverse. Je peine a retenir des larmes de bonheur, envahie par une intense joie de vivre et l'intime conviction de percer toujours un peu plus l'immense richesse de la vie et des hommes. L'oasis que nous atteignons enfin me sort de ma béatitude et c'est avec des yeux éberlués que je contemple cet éden de verdure après 4 jours de voyage à travers moults déserts. Les peupliers s'élancent finement vers le ciel, bordant les rues de cette ville paisible et ombragée et le bruissement de leurs feuilles me chuchote l'histoire de cet oasis millénaires qui a accueilli tant de voyageurs avant moi. |
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