Entre voile et charme au PakistanEntre voile et charme au Pakistan15 novembre 2004 Nuit tombée, nous arpentons les rues animées d'Islamabad, la capitale propre et calme des mieux nantis du pays, qui s'oppose largement à sa jumelle Rawapindi, plus populaire, grouillante et bruyante. « Veux-tu venir avec nous pour une promenade nocturne ? » Lorsque Faisal m'avait posé cette question, je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre. Après tout, je suis au Pakistan, pays banni par le reste du monde, décrit par les médias comme une fourmillière de terroristes et d'extrémistes, un royaume d'armes et de drogue, et terre de longues barbes aux yeux exhorbités par la foi qui imposent à leurs femmes de rester voilées et discrètes. Alors d'imaginer ce que font les jeunes hommes célibataires de leurs soirées... Mais Sher et Faisal n'ont rien de la caricature masculine pakistanaise qui semble faire peur au reste du monde. Originaires de la vallée de la Hunza, au nord, et comme la plupart de leurs confrères, musulmans de la branche ismaélienne (branche la plus souple), ces deux complices d'enfance qui pourraient être mes camarades d'étude, sont pour l'heure mes hôtes et une agréable compagnie ravie de me faire partager un peu de leur vie et de pouvoir comprendre un peu de la mienne ! Lorsque le taxi nous dépose devant une zone commerciale, je m'étonne : « Nous allons faire des courses ? » Mais oui, à défaut de bars, boîtes de nuit, parcs et autres lieux publics dans la capitale, la vie nocturne de toutes les générations se résume à arpenter les trois quartiers commerciaux où se concentrent vie, lumière, bruit, restaurants, stands de frites et boutiques en tout genre qui ne ferment leurs portes que tard dans la nuit. Sher regrette d'ailleurs que son frère ait déménagé du centre-ville, car il leur était plus facile de venir errer dans les rayons, zigzaguer entre les stands pour finir au fast-food du coin ! Pour moi, le concept est toutefois un peu déconcertant. Car si les livres et les épées retiennent éventuellement mon attention, les courses sans but précis sont tout sauf une passion. Et je peine à répondre à l'inévitable question : « Do you like it ? » Disons que j'apprécie l'amusante surprise de cette sortie inattendue, mais bien plus encore la complicité et l'humour de mes deux gardes du corps qui me confient leurs surprenantes destinées amoureuses entre la librairie et la bijouterie ! Véritable scénario romanesque d'une décennie d'amour (platonique !) rompue par la tradition du mariage imposé et consolé sans attendre par un mariage de remplacement, cadeau familial et échec inévitable ! Mon voile, destiné à me protéger des regards masculins trop insistants, tombe définitivement. Déjà deux jours auparavant, ce furent les longues et surprenantes discussions partagées avec Ali qui eurent raison de mon départ de la paisible et si belle vallée de la Hunza. Sa curiosité insatiable, des questions hors norme, le plaisir d'un échange culturel et personnel avec un autochtone de mon âge à l'éducation avancée et l'esprit libre furent trop précieux pour que je m'enfuie en courant. Les hauteurs vivifiant l'inspiration, il décida de me faire découvrir le nid d'aigle. Notre jeep, dont le charme colonial rappelle une époque révolue, grimpe, cahin-caha, la forte pente à travers les hameaux d'habitations traditionnelles et les cultures étagées soutenues par des kilomètres de murets de pierres que les paysans ont patiemment et soigneusement empilées afin de gagner quelques terres sur la montagne. Nid d'aigle : rocher qui surplombe la profonde vallée creusée par un torrent d'eau fraîche et turquoise. Les flancs des montagnes sont envahis de maisonnettes en pierre, de carrés de cultures, de rigoles d'irrigations et d'arbres aux formes multiples, flamboyant de toutes leurs couleurs automnales. Mais ce sont les sublimes géants himalayens qui accrochent le regard. À portée de main, ces triangles de glace et de neige semblent si proches que je rêve quelques instants d'ascension, en équilibre sur les fines crêtes sommitales qui jouissent des derniers rayons d'un soleil rosissant. Dîner en toute simplicite et parfaite intimité dans la grande et vide salle qui jouit de la plus belle vue des environs. Soirée romantique, aussi spontanée qu'atypique. Je repars même avec une liste de questions insolites qui m'ont donné assez de matière à réflexion pour méditer tout l'hiver ! Et déjà mon voile traînait à terre... Car deux jours auparavant, alors que j'avais décidé de m'octroyer une journée de balade dans les montagnes pakistanaises, j'étais loin de m'imaginer tout ce qu'elles avaient à m'offrir ! En route pour la périlleuse traversée de la Hunza sur le vieux pont suspendu du village, un troupeau de yack me happe au passage. Comme je suis forte de mes expériences passées, mes trois jeunes compagnons de transhumance n'ont guère besoin de se perdre en explications dans une langue qu'ils ne maîtrisent guère. La marche est un langage universel, et tout naturellement la caravane se réorganise à quatre. Les sourires échangés traduisent la joie de ce partage inopiné. Et comme la vue est plus belle quand on prend de la hauteur, c'est à dos de yack : une superbe bête aux poils longs et blancs, que je savoure cette randonnée et pousse le troupeau en avant. Mais le foulard était alors encore trop présent, et je n'ai pas osé passer la nuit avec eux, pensant qu'il valait mieux ne pas provoquer d'envies inutiles dans un pays où on m'avait à maintes reprises mise en garde contre la gent masculine ! Excuse fort précautionneuse et injuste quand je repense à ce joyeux trio et à leurs quarante et un yacks. Deux jours plus tôt, alors que le bus (passagers exclusivement pakistanais de sexe masculin) passait la borne frontière au col du Khunjerab, je sortais mon beau foulard jaune et m'empressait de voiler ma tête en souriant. Ce geste, certes pimenté d'un peu d'ironie, déclencha une franche rigolade ! |
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