Intrusion dans la taïgaIntrusion dans la taïga26 mars 2004 J'avance péniblement dans les pas de Vladimir. S'enfoncera, s'enfoncera pas ? Équilibre instable de tous les instants, chaque pied qui s'enfonce jusqu'aux mollets, voire aux genoux dans la neige de cette clairière, est une débauche d'énergie. Vivement les bois, le vent ne s'y agite pas tant et les paquets de neige, moindres, rendent le chemin plus praticable. Quatre bonnes heures déjà que nous nous enfonçons dans cette taïga, soit les deux tiers des trente kilomètres qui séparent le dernier village atteignable en voiture du hameau de Tchantchour où habite Vladimir. Les muscles tirent, les hanches cognent et les épaules me font savoir que les quelques kilos que je porte sont encore de trop. À cet instant, je bénis toutefois Vladimir qui, quelques heures plus tôt, me força à laisser au village tout objet inutile. Ne nada ! (« Pas besoin ! »), ne cessait-il de répéter en fouinant dans mon sac. Puis il le portait à bout de bras sous le regard amusé du vieux couple habitant les lieux : « Trop lourd, encore trop lourd ! » En montrant mes chaussures et le bas de mon pantalon soigneusement tiré dans mes chaussettes, la vielle babouchka s'inquiéta : « Il y a beaucoup de neige dans la forêt, ça va rentrer dans la chaussure, ce n'est pas bon », interprétai-je. Plusieurs balbutiements accompagnés de gestes expliquèrent cependant qu'un autre pantalon allait recouvrir le tout et rassurèrent mon entourage. Nous étions donc prêts à quitter la civilisation moderne, mais l'heure tardive imposa un rythme de marche soutenu et quasiment ininterrompu : après une semaine de train et une dizaine de jours en ville, c'est tout ce dont je pouvais rêver ! En marchant, les souvenirs affluent, allégeant la monotonie de la marche. Il y a quelques semaines à peine, je rêvais éveillée de cet instant alors que je foulais la neige fraîche du chemin vers une ferme auberge retirée du fond de ma vallée natale. En hiver, les vivres s'y montent encore à la luge et une agréable sensation d'isolement évoquait presque la taïga. Du moins était-ce le cas pour moi ! Mais ici, les dimensions sont autres, la taïga révèle un peu plus de son immensité à chacun de nos pas. Si calme aussi, apaisante, toute saupoudrée d'une neige qui perdure encore au sol en ce début de printemps. Sur les troncs brisés qui s'enchevêtrent à terre, la neige fondante s'enroule comme de gros boas dodus. Que l'on ne s'y méprenne pas cependant, nous sommes à mille lieues de la forêt équatoriale, où la cacophonie ne connaît jamais de répit et où l'œil n'a pas le loisir de s'évader vers l'horizon tant la nature est dense et imposante. « Regarde là-bas, ces sommets enneigés, ce sont les montagnes
qui bordent le Baïkal », me crie soudain Vladimir, en rompant le
silence et mes pensées. Et je rêve encore, je rêve de le voir ce lac, de gravir ces sommets dénudés et bossus qui m'offriraient la plus belle vue de la Sibérie. Pour l'heure, la nuit tombe très doucement et le sourire de Vladimir qui me presse de prendre les devants annonce l'arrivée au village. En traversant le hameau de maisonnettes en bois encore toute recouvertes de neige, ma fatigue disparaît comme par enchantement, trop heureuse du foyer douillet et brûlant qui nous attend. Pain et thé auront une saveur toute particulière ce soir et le lit, qui touche presque le poêle, se chargera de transmettre mes rêves un peu plus à l'est, sur les rives d'un lac qui dort encore paisiblement sous sa couverture glacée. |
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