Matinée mongole

Matinée mongole

26 juin 2004

« Krr, krr, krr... » : bruit grinçant, désagréable. Comme chaque matin, Guirilsouroung gratte son poêle pour le vider des cendres de la veille et s'active autour de son fourneau. Suit le raclage du wok à lait pour détacher la crème brûlée. Mélodie de réveil aussi convaincante et couinante que la première, rappel à l'ordre pour les retardataires. Comme Altanguiril, son mari, qui ne manque pourtant pas de pousser sa femme hors de la couette si par malheur elle s'y éternisait ! Quand il se lève enfin, ce n'est que pour scruter l'horizon à travers son binocle et, si rien ne presse, replonger sous sa couette. Pas de déjeuner sans le débarbouillage quotidien sommaire avec un fond d'eau du bidon de réserve. Pas de grands jets, ni de robinet qui coule non plus, économie de rigueur pour cette denrée précieuse et rare, portée à dos de femme sur plus d'un kilomètre. Les restes de la veille trempés dans le thé chaud régalent les estomacs affamés par une nuit d'abstinence. Au choix, riz ou nouilles au mouton séché et écrasé et crème fraîche du lait de chèvre de la traite précédente.

Le ventre repu, chacun vaque à ses occupations : le fils aîné, du haut de ses 9 ans, va surveiller le troupeau de jeunes pattes courtes (chevreaux et agneaux) sous ce soleil de plomb qui lui a déjà buriné le visage. Altanguiril s'en va éventuellement chevaucher les steppes pour faire paître ses chameaux et Guirilsouroung peut enfin nettoyer son royaume circulaire. Joues gonflées d'eau, elle crache sur son tapis pour l'humidifier et boire par la même occasion. Le balai prend le relai et la yourte est nettoyée.

Ce matin, au coin de la ger patriarcale, une activité inhabituelle m'interpelle. Presque en catimini, deux hommes maintiennent un mouton, avec ses quatre pattes en l'air. L'aorte pendouille déjà à travers la boutonnière cisaillée dans le ventre de la bête qui expire alors que je m'approche. C'est encore l'homme qui découpe avec précision l'infortuné en morceaux après avoir détaché la peau à coups de poing et sorti la panse, énorme poche pleine d'une mixture verdâtre, pâteuse et malodorante d'herbe mastiquée. Selon un ordre précis, les viscères sont enlevés et nettoyés par les femmes puis le sang récolté jusqu'à la dernière goutte. Un oignon finement haché par la grand-mère vient mariner dans ce jus rubis. On gratte, frotte et vide des décamètres d'intestins avant de confectionner les boudins de sang. Je mets la main à la pâte, récompensée par une odeur d'herbe mâchée qui ne me quittera plus de la journée ! Bientôt, le tout mijote à petits bouillons dans le wok, sous l'œil attentif de la grand-mère qui, du bout de sa longue pince-ciseaux, tourne et retourne ces mets de choix rendus gris par la cuisson. Le soleil n'est pas encore au plus haut quand je suis invitée à me régaler de cœur, poumon, boudins de sang, panse caoutchouteuse et graisse... Rien de tel pour plomber son estomac, et le bouillon est un bienfait pour la santé... « Mange, mange ! », insiste-t-on.