Ces petits riens quotidiens d'Irkoutsk

Ces petits riens quotidiens d'Irkoutsk

16 avril 2004

Qui s'imagine que la mode n'a pas encore trouvé son chemin jusqu'en Sibérie orientale ne prend pas conscience à quel point coquetterie et modernisme ont rattrapé les villes de cette partie du monde !

Ainsi, mes premières foulées sur la glace des rues gelées d'Irkoutsk rivèrent mon regard au sol. Non pas tant parce que j'essayais vainement de maintenir mon équilibre et, plus tard, d'éviter flaques et gadoue, mais parce que le spectacle que j'y découvrais me stupéfiait. Talon aiguille XXL et pointes de chaussure affiné comme des cothurnes du Moyen Âge, l'ensemble luisant de cirage. Comment diable peut-on marcher sur la glace, dans la neige, la boue ou l'eau avec de tels engins aux pieds ?

Je suis sidérée et comprends vite que les dames et demoiselles d'Irkoutsk sont plus coquettes que leurs consœurs d'ailleurs. « Peut-être que les talons agissent comme des crampons dans la glace et facilitent l'accroche », tentera-t-on vainement de m'expliquer. Excusez mon scepticisme ! Jupette courte sertie de gadgets en tout genre, collants bariolés, veste léopard, maquillage obligatoire (sinon s'abstenir de sortir) ; en ce qui me concerne, il n'y a que le chapeau que je puisse adopter compte tenu des conditions locales.

D'ailleurs, quand mes yeux ne traînent pas écarquillés au sol, c'est sur les têtes de ces messieurs qu'ils papillonnent : laine, cuir, fourrure ? Toutes sortes de textures ornent et transforment les visages sibériens : tête d'œuf ou d'ours, on se régale aisément de ces bérets plus ou moins dodus et fourrures imposantes, coniques, cylindriques, ovales, avec ou sans oreillettes, relevées et nouées sur le dessus du chapeau ou tombant sur les oreilles. À vrai dire, ces attrape-regards mènent inévitablement droit au fond des yeux bleu Baïkal où il est facile de se noyer : vertigineux comme l'eau transparente du lac qui se reflète dans chaque regard sibérien !

Même la ville arbore une certaine coquetterie. Charme à l'ancienne que les constructions modernes en béton froid et gris n'ont pas su copier toutefois. Se perdre dans le labyrinthe des vieilles bâtisses en bois qui parfois s'enfoncent dans le sol ou s'écroulent de vieillesse, régale, aux plus belles heures du jour, d'une saveur colorée et pimentée de nostalgie. Fenêtre bleu clair ornée de linteaux triangulaires en bois sculpté, turquoise et soulignée d'une riche parure finement dentelée, simplement teintée d'un vert vif ou pastel, plus rarement de rouge ou de jaune, ou encore pâlissante d'un brun ou bleu sali par le temps et menaçant de tomber en ruine. Chaque fenêtre exhibe fièrement son unique maquillage, et c'est les yeux toujours grands ouverts que la ville surveille son petit monde !