Professeur à Tungri

Professeur à Tungri

10 décembre 2004

Tungri, paisible petit village niché sur les flancs nord de la barrière minérale qui veille de près et de haut sur le fleuve Zanskar. Une cinquantaine de maisons étagées en pierre ou pisé, aux toits plats, ou s'amoncellent branches, foin et bouses séchées soigneusement empilées. Du piquet qui les culmine, les prières s'envolent pieusement vers les dieux contribuant sans doute à la sérénité des lieux. Au pied du village s'étend un labyrinthe de champs aux formes diverses, langue de pie qui vient lécher un fleuve que la glace s'acharne à emprisonner.

"Tu peux venir aujourd'hui, demain, tous les jours, nous manquons de professeurs !" me répond le directeur de l'école, alors que je lui expose mon souhait de rencontrer une classe. Le lendemain, à dix heures précise, mes nouvelles fonctions entrent en vigueur. Professeur d'anglais d'une soixantaine d'écoliers de tous âges, de la maternelle au collège: tous sont accroupis derrière leurs sacs d'école sur des nattes déroulées le long des murs de cinq salles de classe différentes.

Le matin, le soleil, s'il le veut bien, baigne de ses forts rayons un immuable ballet d'écoliers. De tous cotes, les petits apprentis, vêtus de leur lourde goncha de laine rouge bordeaux convergent vers le plus grand bâtiment du village, le seul d'architecture moderne. Et quel plaisir visuel que l'arrivée du plus jeune de la troupe. Craquante bouille aux charmantes fossettes, il arrive tranquillement, allure nonchalante, portant sur son dos comme un fardeau du savoir à engranger, son grand sac d'école vide, plus large que ce bonhomme ne s'étire en hauteur.

Là, ce sont quelques excités qui s'accrochent à la queue d'une vache alors qu'elle s'en va paisiblement pâturer avant de revenir d'elle même, allant jusqu'à pousser la porte de son étable, trop pressée de rentrer au chaud avant la nuit. En attendant l'ouverture de la porte du savoir, la rivière et ses abords gelés est transformée en patinoire. On se tire, on se pousse, des rires, encore et encore ?

Mais ce matin, les rayons du soleil, seul chauffage des salles de classe, refuse de percer la couche nuageuse, et le froid est particulièrement mordant. Faire classe dans un désordre et un brouhaha permanent, ne parlant qu'à peine quelques mots de la langue locale, est particulièrement prenant. Mes doigts de pieds et de mains gelés qui peinent à écrire au tableau noir rendent la tache plus intense encore !

Et que dire de toutes ces petites mains à la peau ride avant l'âge qui ne se plaignent guère! Pourtant, le froid ne semble pas freiner l'ardeur de la petite Sonam, surdouée chez qui la pensée surpasse la capacité physique, mais qui ne manque pas de savoir s'imposer en posant systématiquement son cahier d'écriture sous mon nez, à la barbe de ses camarades de classe. Rien d'étonnant à ce que courir dans tous les sens ne devienne une nécessite pour ne pas subir le froid et terminer les cours comme surgelé du savoir !

Et comme il semble que le village entier soit avide de savoir linguistique, les cours se prolongent le soir à la nonnerie qui surplombe le village. Le comité est restreint à une petite dizaine de demoiselles de tous âges, toutes de multiples rouges vêtues, amusante équipe assidue qui prend grand soin de ses professeurs : vue splendide sur la vallée, feu qui réchauffe autant qu'il n'enfume, thé, biscuits, repas du soir et une humeur joyeuse sans faille. Eu, Eu...Ho, Ho...NO ! Eu....Froid et fatigue rejoignent en rire les prières du village !

Chaque soir, je savoure la descente nocturne au village comme un court instant de paix et de calme. La voûte scintillante de millier d'étoiles, ici encore lumière reine de la nuit, illumine un imposant tchorten qui semble vouloir rejoindre le ciel quand on l'approche. A l'intérieur de la petite cuisine, seule pièce de vie à la maison et à cette heure, le poêle réchauffe mais l'extinction des feux (qui chaque soir plonge le Zanskar dans l'obscurité a 9h30) me renvoie dans une grande chambre vitrée où un carreau brise opère en thermostat naturel et me retranche sous mes couches de protection. Je ne tarde pas à m'évader dans un monde imaginaire, où je patine sur des fleuves gelés et chevauche des contrées sauvages à la poursuite de brigands !