Transhumance ouigoureTranshumance ouigoure28 septembre 2004 Ce matin, il n'est pas question de traîner. Le soleil ne prodigue pas encore sa généreuse chaleur que Beuillechiran, emmitouflée dans sa doudoune en loques, se réchauffe déjà autour du feu en attendant que l'eau du thé fasse siffler la théière, noire d'avoir caressé trop de flammes. La tente est vite démontée, mais le troupeau, qui semble impatient de retrouver les pâturages d'hiver, est sans cesse rappelé à l'ordre par les « wout tuuuu » stridents de leurs maîtres, alors que nous bâtons nos ânes. Le soleil perce enfin avec peine le plafond nuageux qui cotonne ce vaste plateau à plus de 4000 m quand notre petite caravane — double trio de pattes longues, l'un causant, l'autre beuglant, et 450 panses gonflées d'herbe — se met en marche. Nous sommes partis sans eau, et mon gosier assoiffé le déplore vite. Voilà six heures en effet que nous marchons sans pause en zigzaguant derrière les bêtes, sans traîner. Je ne refuse pas la monture qu'on me propose pour soulager mes jambes, ravie de mon nouveau rôle de bergère en transhumance. En milieu d' après-midi, notre caravane s'arrête enfin. Pas le temps de se prélasser : il faut arracher et amasser suffisamment de buissons et de bouses pour le feu, s'occuper des ânes, tandis que la jeune Beuillechiran s'en va faire paître le troupeau à flanc de montagne jusqu'à la tombée de la nuit. Je reste aux ordres de Tortumur, son frère aîné, qui, du haut de ses 22 ans, petite moustache, casquette et lunettes de soleil qui lui mangent le visage, aime à jouer au petit chef : mi-adulte dans ses responsabilités qu'il assume parfaitement, mais aussi adolescent immature dans son attitude à connotations sexuelles... Quelques flocons adoucissent le ciel du soir, et seul le feu réchauffe nos corps transis, avant que nous ne nous faufilions dans nos couches de part et d'autre du troupeau déjà endormi. Comme chaque matin, il faut braver le froid. Cette nuit, l'eau a durci et le givre a blanchi le paysage. Bien vite, notre caravane se met en marche, passe le col à 4000 m pour redescendre vers des cieux plus cléments. Tortumur nous abandonne, et nous ne sommes pas de trop pour faire avancer le troupeau : moutons devant et chèvres à la traîne. Et elle a bien fière allure, Beuillechiran, avec son veston rouge sur sa grande mule noire. Touche de couleur vive sur fond minéral brun grisâtre aux sommets fraîchements blanchis. Je peine un peu plus à zigzaguer avec mon âne, apprentie bergère que je suis. Prévoyante, j'ai rempli une bouteille d'eau. Mais la marche d'aujourd'hui, plus longue que la veille et baignée de soleil a vite fait de tarir les réserves. La rivière est enfin à portée de pas, louvoyante, longeant des dunes de sables accrochées aux falaises. Je quitte la colonne pour aller remplir la gourde. Un autre troupeau a déjà établi sa demeure pour la nuit, et on m'invite à manger une soupe de pâtes minute qui réjouit mon estomac affamé et assoiffé. Un peu plus loin, c'est à notre tour de faire halte. Bien vite, les compères de Tortumur nous rejoignent avec leurs bêtes. Une tente est montée, luxe grandement apprécié dans cette vallée battue par le vent qui grise les visages. Ce soir, l'ambiance est joyeuse... pour eux. Elle l'est bien moins pour moi qui subis, sans trop les comprendre, les railleries de ce groupe d'ados masculins excités par le retour. On pousse les chiens au combat, pauvres bêtes qui s'éloignent en hurlant, queue basse, avant d'être rattrapées par leur maître et jetées sur leur concurrent. Je suis un peu perplexe par l'attitude de ces jeunes nomades, où je ne décèle guère le respect et l'intérêt humains que j'ai pu rencontrer chez leurs aînés. Ce soir, lassée par ces rires stupides, je m'endors dans mon coin, sous la Voie lactée scintillante, arc-en-ciel de la nuit, en essayant de ne penser qu'aux instants de bonheur de cette fruste vie nomade. |
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